Tôle, rivets, clavettes, ressorts,
nimbés de rouille, oxydés, recuits,
pleins « d’éternité qui passe »
Stéphane MerelMerel se fout de l’Art comme je me fous de l’artisme ; à ceci près que lui ne vous dira pas pourquoi : le souci de parler de son travail le traverse peu, sans quoi il eut bien mieux valu qu’il écrive lui-même ce texte.

Pourtant, la contingence de sa sculpture s’oppose à toute tentative d’en déduire un discours. C’est que son désir qu’une statuette en sorte ne loge que dans les plus ou moins longues heures où il la fabrique, lui donne forme, la retranche des amas de ferrailles déjà existants ; dans l’ouvrage même.

N’oubliez pas que le soudage et la ferrure sont les métiers coutumiers de Merel. Il en a - pourrait-on dire - une connaissance plus vulcanienne qu’apollinienne ; mais d’un Vulcain attendri.

Tôle, rivets, clavettes, ressorts, nimbés de rouille, oxydés, recuits, recueillis dans leur lente dégénérescence secrète, pleins «d’éternité qui passe» ; Merel prend le temps de les regarder , d’y promener ses mains ; puis il allume ses machines , ses machins. Il se coupe, se brûle un peu les doigts, un peu les yeux, un peu les poumons ; une énième cigarette, un énième passage de «Mistakes» des Tindersticks. Il se lève pour une énième fois donner forme au moule à plomb, il soude, il ne met pas le masque. Il va tranquillement, à peu de gestes. Il a de la pitié pour ses statuettes, pour qui les habite.

Depuis longtemps, il tire de l’océan de tôle des bancs de poissons, des poissons peut-être morts ou plus sûrement des poissons-épaves qui auraient vécu auparavant d’une même vie, de la même gloire que les nefs anciennes.

Ceux qui connaissent un peu les replis de Merel savent qu’il pêche, à l’aube, avec autant de ravissement et de mélancolie qu’il sculpte : évidemment, il rejette toujours sa prise, délicat, après qu’elle ait livré le bref et occulte témoignage de la vie qui habite encore le courant.

Alors j’imagine que les poissons- sarcophages nés dans l’atelier sont les fruits secrets de la pitié pour le poisson et la rivière tout ensemble.

J’insiste : comme Chaissac, Merel pense que les gosses feraient mieux de suivre leurs instincts ou les troupeaux de chèvres plutôt que les cours des Beaux Arts ou les masters de management culturel, où finiront tous vos enfants. Voyez maintenant ces chérubins corsetés, ces êtres poupins dont les bouffissures trahissent quelque travail secret d’une maladie universelle : ils sont déjà vieux, en gris, âgés, déjà séniles, déjà débiles.

Pas de mépris pourtant, rien de trash, pas de complaisance au malheur, seulement la compassion pour ce qui s’en va mais qui, à cet instant encore, pense, rit, pleure et vit de sa vie propre. « L’idiot de Tautavel » n’a pas que les dents de Brel ; il pourrait en avoir aussi l’éloquence.

Pitié pour le narval et la sardine ; pitié pour l’enfant et pour l’idiot; pitié pour le chien de prairie. Pour nous.

L’apocalypse statufié de Stéphane Merel est plein d’une dévotion pour ce qui reste de l’existence dans la catastrophe et pour les lambeaux qui peut-être en subsisteront après.
Stéphane Merel est né le 17 septembre 1967 à lyon